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Art vidéo

Béatrice Roussel-Lagarde

Farniente, de Béatrice Roussel-Lagarde, 2006 (durée 3’’29).

ArtKopel vous présente une des réalisations d’art vidéo de Béatrice Roussel-Lagarde, vue par Arthur Kopel.

Farniente, 2006
©Béatrice Roussel-Lagarde

« Ce que je pense est exténuant et destructeur, ont-ils dit, d’autre part cela m’exténue déjà depuis si longtemps, cela me détruit déjà depuis si longtemps que je n’ai plus besoin d’avoir peur ». [1]

Ils sont deux, un homme et une femme allongés. Ils dorment la tête dirigée vers la mer. Elles sont tournées légèrement l’une vers l’autre. Ils dorment la tête vers le bas, dans la pente de l’estran. Un trait noir les sépare.
Les caméras, posées sur leurs diaphragmes, se soulèvent au rythme de leurs respirations. Celle de l’homme est régulière et de faible amplitude. Celle de la femme, irrégulière, avec de courts instants d’apnée et parfois de grandes inspirations. En arrière-plan, au-dessus de la tête de l’homme, la mer est calme. Au-dessus de la femme, les vagues sont plus fortes. Dans le milieu de chacune des images se trouve une bande de sable. Elle est vierge du côté de la femme, et porte des empreintes de pas du côté de l’homme. Le vent aussi est inégal, il fait flotter les cheveux de la femme, ceux de l’homme sont immobiles.
Nous n’entendons que leurs souffles, et bien sûr voyons-nous d’abord leurs respirations. Le fil des deux horizons se soulève et retombe aux rythmes du couple. Chaque expiration vient jetter un peu de buée contre l’objectif. À ce moment les images deviennent floues.
Assurément, nous remarquons les personnages qui, sans regarder la mer, passent au second plan et leur jettent un oeil, accompagnés de leurs (images) fantômes.
Nous ne pouvons pas ne pas voir l’anonyme frimeur. Il apparaît au début à la manière d’un ange arrivant dans le ciel, sans ailes. Plus tard, dans le champ, vient flotter l’aile, sans l’ange. - Cela s’appelle, dans le langage de la frime, le kitesurfing, le surf avec une aile de parachute. Ce sont les seuls éléments visuellement et étymologiquement accidentels. L’ange apparaît dans l’espace où rêve la femme, mais il n’y a pas d’Annonciation. L’ange finit dans l’écume et s’amuse.
Les anges ne sont plus ce qu’ils étaient ! Ils roulent des mécaniques ! Qu’ont-ils à prouver, et à qui ?
Ce que nous ne voudrions pas voir, ce sont les lunettes de soleil des dormeurs, qui les « protègent » du ciel et du soleil, ce sont leurs yeux clos, refermés sur leurs mondes. L’homme, quelques instants avant la fin, ouvre un œil cyclopéen, comme ivre, et le referme aussitôt.
Les personnages rêvent la mer, mais face à elle, ils détournent la tête, et face au ciel, ils ferment les yeux.

Ce que nous finissons pas comprendre, c’est que ce que nous voyons dans le même temps n’était pas le même temps. Les personnages sont côte à côte, mais chacun vit dans un temps et dans un espace qui ne sont pas ceux de l’autre. Ils ne se rencontreront jamais ! Leurs respirations, reflets de leur for intérieur, ne sont pas égales. Leurs souffles réduisent au silence le chaos des vagues. Nous entendons la mer, eux ne l’entendent plus.
Naufragés sans haillons, un trait noir les sépare, qu’ils ne pourront franchir. De ce pli noir prend naissance la Chute de l’Ange, dans la division des images. Les Pères de l’Eglise enseignaient que le Malin est celui qui divise, oubliant la Genèse où Dieu lui-même sépare. Dia-phragma est ce qui sépare. Phragma désigne la clôture, et Dia ce qui sépare, dans la déchirure. Là est posée la caméra.
Reprenons donc... Du noir repli naît l’Ange, et encore, là vont apparaître ou disparaître les passants et leurs fantômatiques anges gardiens, mimétiques et décalés. Dans la noire déchirure, des souffles naissent, des anges vont et viennent. Béatrice Roussel-Lagarde me disait que le diaphragme est ce qui rythme et règle notre respiration. Pour elle, nous n’avons en commun qu’un seul souffle : le vent. Mais ces images nous montrent qu’il ne souffle pas de manière égale. Elle me disait encore qu’elle avait "l’espoir qu’il y a du souffle à transmettre à l’autre, comme dans la réanimation par exemple".
Ré-animer, rendre l’âme.
La déchirure est pneumatophore.

Et quae perpetuo sunt agitata manent.
Ce qui sans cesse se meut demeure. [2]

Les hommes ne regardent le ciel ni la mer. Et les anges sont ridicules. Seule l’intranquille respiration de la femme, pointe la profondeur de la vie, l’inquiétude à vivre. Reste encore la mer, l’idée qu’en avaient les Grecs, chez Xénophon, quand après leur long périple à pied pour retrouver leur terre, après des mois d’errance, ils la (re)-découvraient et criaient son nom : Thalatta !
L’ange joue sur l’écume tel un putto, Cypris n’y naîtra pas. Nous pourrions rêver la mer, nous pourrions réinvestir quelque chose... il se pourrait que ce soit inutile, nos images ne portent plus que notre amertume.

La mer, avec les respirations, seules présences qui nous fassent front dans ce diptyque, fluent et refluent. Tout le reste n’est que de l’histoire, le ce qui n’est pas demain.
Ce que j’avais pris pour une vision poétique où tout paraissait si calme et tranquille, un hâvre hors du monde, n’est que l’apparition de l’effroi.
Ce n’est pas que j’aie mal regardé et que les apparences soient trompeuses. C’est exactement le contraire : il se peut que j’aie bien regardé et que les apparences soient trompeuses.
L’humanité est ici comateuse et les anges ringards.
Béatrice Roussel-Lagarde nous distille ses images comme un poison florentin au coeur d’un mets raffiné, après la dégustation duquel n’existera aucun antidote.
Restera une trace d’amertume au souvenir d’un rêve.

Arthur Kopel


[1Thomas Bernhard, Maîtres anciens, pp. 133-134, Paris, Gallimard, 1988.

[2Janus Vitalis, Delitiae CC italorum poetarum hujus superiorisque aevi illustrium, Tome II, p. 1433, Francfort, 1608.